Extrait du journal de bord du capitaine Vince du vaisseau Slowmotion.

Mardi 27 septembre
11h00. Nous décollons de la base de San Sebastian de la Gomera pour de nouvelles planètes inconnues où personne n’est jamais allé avant* (ou presque)!
* spécial dédicace au captain Kirk (pour les fans)

12h30. Nous croisons des dizaines de globicéphales et de dauphins petits et grands.
Note pour Tom : Pas d’ »enolmcéphale »* cette fois ci malheureusement, mais en revanche les dauphins nous ont gratifié d’un spectacle de sauts spectaculaires dignes du Marineland d’Antibes.
*private joke facebook**
** Promis j’arrête d’utiliser des étoiles dans la suite du journal (de toutes façons, je n’en ai plus).

4h00. C’est le silence total dans la nuit atlantique. Soudain retentit le chant du coq sur le canal 16! Vu la portée VHF (25 miles) et le peu de cargos dans le voisinage, je peux dénoncer « Chiara d’Amato« , un cargo de 229m qui va à Ténérife :-)

Mercredi 28 septembre

11h00. Notre position : 26°23’00 N 17°21’40 W. Soit seulement 107 miles nautiques parcourus en 24h. Une très petite moyenne d’à peine 4,5 nds dû à un vent faible de NNE entre 2 et 10 nds depuis le départ. Nous abordons maintenant une zone un peu plus ventée qui devrait améliorer légèrement la moyenne de demain. Les voiles en ciseau, nous naviguons à 6nds au 200°. La mer est belle et le ciel d’azur (et les pétrels chantent en cœur avec les mouettes).

14h00. La canne est sortie, munie d’un rapala digne d’un espadon. Nous verrons ce que nous prendrons! Hier, le moulinet s’est mis à vibrer en fin de journée. Bondissant sur la canne, j’ai lutté 10′ avec la bête pour finalement sortir … un gros sac plastique en forme de poulpe :-(

Jeudi 29 septembre

11h00. Notre position : 24°22’77 N 18°32’97 W. Soit 127 miles nautiques parcourus en 24h. 5,3 nds de moyenne. Un peu mieux qu’hier et un peu moins bien que demain. Le petit temps persiste avec des vents arrières de 10 nds. Nous sommes au large de Dakhla (Sahara occidental) et nous comparons Slowmotion à un chameau qui traverse un grand désert bleu au large du désert de sable africain (c’est qu’on est un peu poète sur les bords, à bord). Beaucoup de trafic sur la côte mais nous sommes à près de 150 miles au large et nous évitons la très grosse majorité des cargos. Très bonne route conseillée par notre maitre routeur Domi. Toujours rien au bout de la ligne. L’équipage s’installe dans son rythme de traversée : école, navigation, lecture, écriture, cuisine, jeux.

19h00. J’envoie notre position à Domi avec l’iridium. Il nous renvoie les prévisions pour les prochaines heures. Cela complète parfaitement les fichiers météo que je charge chaque jour (mais qui ne sont que le résultat d’un calcul). Cependant, contrairement aux prévisions en Méditerranée, je dois constater que les prévisions en atlantique sont très fiables.

Vendredi 30 septembre
8h00. Lever du soleil. Nous faisons une rencontre improbable à plus de 140 miles des côtes du Sahara occidental : un bateau de pêcheur nous croise et tourne dans la zone. Je préfère cela à un navire des douanes…

9h00. Après seulement trois jours de mer, inscrire une date sur le livre de bord revêt un aspect un peu artificiel tant le désert marin te coupe petit à petit de toute notion de l’espace et du temps. Le rythme de la journée devient celui des changements de couleurs du ciel et de l’eau.

11h00. L’heure du bilan quotidien. 393 miles de parcourus depuis le départ de la Gomera. Soit 159 miles ses dernières 24h. Nous devrions faire mieux demain car le vent monte à 20/25 noeuds.

19h00. La mer s’agite sérieusement. Ce soir, pas de grosse cuisine!

00h00. Nous sommes maintenant au large de la Mauritanie. La mer est surchargée de plancton. C’est le feu d’artifice sous-marin à chaque coup de safran.

Samedi 1er octobre

2h00. Soudain, le canal 16 de la radio s’anime d’un « Pan Pan Pan Pan », signal d’alerte d’un navire en détresse. « Pan Pan, Pan Pan », « … WE NEED BANANAS! ». Encore une blague de cargo! Toute la nuit les nombreux cargos qui longent la côte africaine se lancent des piques, des interjections, diffusent de la musique pop quelques secondes sur le canal de détresse.

4h00. La mer est agitée. 20 nœuds soufflent sur l’atlantique. Slowmotion craque, mugit, vibre à chaque surf. Plusieurs exocets, soulevés par les petites déferlantes viennent se suicider sur le pont. Nous en prélevons 3 de bonnes tailles et leur trouvons une place dans le frigo.

7h00. La nuit s’efface lentement et la mer quitte sa robe noire pour enfiler sa robe d’acier qu’elle ne garde que jusqu’au premiers rayons du soleil. C’est pendant ces ultimes instants de la nuit qu’un cargo nous croise à 2 miles. Évidemment, tu dois te dire : « et alors? ».  Mais quand on est dans le désert et que l’on ne voit jamais personne pendant plusieurs jours, croiser un être vivant est un évènement!

8h00. Le soleil se lève et très vite recouvre le plan d’eau d’une chaleur tropicale. La mer revêt à présent sa robe de la journée : bleue marine bien sur.

11h00. 175 miles de parcourus en 24h. Soit 7,2 nds de moyenne. Notre record depuis le départ de la Gomera. Surement le dernier compte tenu de la météo faiblissante annoncée pour les prochains jours.

13h00. Après une bonne douche, je suis motivé pour préparer et cuisiner nos prises de la nuit. Sortant la planche, j’écaille et j’évide de leurs entrailles deux petits poissons-volants qui me regardent avec leur petits yeux globuleux. Attention, je déconseille aux âmes sensibles de lire la suite du chapitre. Puisant au fond de mon moi le plus primitif quelques instincts chasseurs, je leur coupe le tête et les ailes. Ils terminent poêlés avec de l’ail, de l’huile d’olive, de la tomate et des herbes de Provence! Pour nos sensibilités urbaines, la cuisine est définitivement l’art de déguiser la mort de l’animal et de lui rendre honneur finalement. Tout compte fait, ces petits poissons sont excellents malgré leurs nombreuses et fines arrêtes. Anatole fait honneur à cette cuisine. Soline accepte de gouter, mais rapidement l’image du petit poisson déployant vainement ces ailes sur le pont, le regard plein d’effroi, empêche son petit cœur romantique d’aller plus loin!

15h00. 10 nœuds de vent de Nord. Slowmotion file sous geenaker et grand-voile en ciseau vers le sud. Nous profitons de ce flux qui doit se tarir demain en fin de journée pour faire place à des orages et du vent faible.

Dimanche 2 octobre

4h00. Les fraiches nuits des îles de l’atlantique nord ont laissé place à une chaleur lourde. Des éclairs zèbrent la cote africaine distante de 150 miles.

8h00. Lever du soleil. Le vent tourne au sud-est et forci à 20 nœuds. Ça y est, ça sent la terre! Un souffle chaud et sec chargé de senteurs minérales. Slowmotion file à 10 noeuds. Des centaines de poissons-volants s’envolent à notre passage.

10h00
. La température est montée rapidement. Eau : 29°c, air : 31°. Les alizés disparaissent pour laisser place à un régime dépressionnaire. Dominique annonce des orages à terre qui remontent vers le nord.
On change définitivement de système. L’Afrique est proche!

Lundi 3 octobre

00h15. Plus que 100 miles. Des insectes volants commencent à peupler le pont du bateau. Les oiseaux font des rases mottes au dessus des vagues en laissant leurs ailes les frôler à 1 cm.

11h41. La canne se met à mugir!! Le fil se dévide d’un coup de 100m et j’aperçois au loin un monstre au nez de licorne bondir à 2 m au dessus de l’eau. Je m’élance sur la canne et le combat commence!! C’est une sorte de Marlin ou d’Espadon de 2 mètres environ. Plus je le ramène et plus on se demande comment on va pouvoir remonter une telle bête sur le bateau et comment on va le tuer, le découper, le manger!! Un peu dur comme bizutage de pécheur en haute mer. Une bonite de 3kg aurait fait l’affaire!

Nos hésitations permettront à la bête de se détacher après 10′ à la trainer derrière le bateau pendant que Perrine et moi nous perdions en conjonctures techniques et existentielles. Finalement … on est soulagé. La prochaine fois, je mettrais un rapala moins gros!

12h30. On aperçoit au loin la cote, les « 2 mamelles », puis la skyline de Dakar. Le soleil frappe les têtes. Il fait 35 degrés à l’ombre. L’eau devient progressivement verdâtre et chargée d’alluvion.

16h30. On approche du port industriel. De nombreux cargos stationnent dans la baie.

18h30. On mouille devant le Cercle de Voile de Dakar (CVD). Un petit appel au club sur canal 9 : »Bonjour CVD, ici Slowmotion, vous m’entendez? ». La réponse arrive tout de suite : « woui, woui, bonjour, qu’est ce que tou veux? ». « Vous avez une navette pour nous mettre au ponton? ». « Woui bien sur. Bienvénou au Sénégal ».

La suite est une autre histoire…