La passe de Djiffer

Une brume de lenteur stagne sur les iles du Saloum. Elle enveloppe la mangrove, les villages, les forêts. Chaque habitant la respire. A l’approche de la passe de Djiffer, elle commence subrepticement à pénétrer dans nos poumons. Il est vain de résister. On respire un grand coup pour se laisser envahir.

Après la torpeur encore très occidentale de l’archipel Canarien ou de Madère, après la sérénité méditerranéenne des calanques de Minorque, le delta va nous donner une leçon avancée de ralentissement. « Slowmotion » a trouvé un fantastique terrain d’étude pour écouter la musique du temps qui passe. Un grand conservatoire résonant de rythmes africains.

La passe de Djiffer marque une nouvelle étape dans notre voyage et revêt un aspect symbolique à l’instar du détroit du Gibraltar, qui nous avait fait quitter les jupons de notre « mer ». En fait, à nos yeux, l’entrée dans le Saloum pare un peu plus notre périple du parfum du voyage.

Nous sommes encore à 10 miles des côtes du Saloum quand la nuit va tomber. Pas question d’aborder la passe de nuit tant les filets et et les bancs de sables sont nombreux. Nous décidons de mouiller là, au milieu de rien mais par 7 mètres de fond seulement. Un coucher de soleil magnifique gratifie notre mouillage incongru de sa rougeur éclatante, puis la nuit enveloppe les quatre horizons absolument déserts de Slowmotion, la mer à perte de vue. Atmosphère magique et à la fois un peu étrange, comme si nous avions osé mouiller dans le territoire interdit des monstres marins…

Au petit matin, quelques pirogues de pécheurs s’approchent, probablement intriguées par ce catamaran qui a passé la nuit dans cette aire d’autoroute autoproclamée. Nous reprenons notre route vers la passe pour la franchir à l’étal. La passe est bien balisée et nous la parcourons aisément, arrivant à Djiffer en même temps que les pécheurs de la nuit.

Le long de la plage de sable se précipitent les femmes pour acheter le poisson à une des pirogues aux zébrures colorées qui abordent la berge.
Un vedette de la douane sénégalaise barre le chenal et met une annexe à l’eau en nous apercevant.

5 douaniers nous abordent, flanqués chacun d’un gilet de sauvetage orange fluo, tels cinq boy-scout. « Douanes Sénégalaises Monsieur », ils demandent permission de monter à bord. Leur enjoignant d’attendre la fin de notre manoeuvre de mouillage devant la plage de Djiffer, j’accueille ensuite à bord un officier en costume intégral vert pale, et son adjoint. Il fait 38° à l’ombre et 75% d’humidité. Je rend hommage intérieurement à leur grand professionnalisme vestimentaire par cette chaleur, tout en redoutant la suite du contrôle, tant les douanes de ce pays ont la réputation d’être parmi les plus corrompues au monde.

Je les fais assoir tout deux dans le carré extérieur, leurs trois autres acolytes, dont un armé d’un fusil mitrailleur, patientant dans leur annexe.
Ils demandent à voir le « passavant », sésame administratif nous donnant la permission de séjourner un mois au Sénégal. J’exhibe le fameux document ainsi que les principaux papiers du bateau. Le plus sérieusement du monde, sans se départir de leur mine bureaucratique et sur un ton très officiel, ils me demandent de leur prêter un papier et un crayon. Je les aide ensuite à déchiffrer les indications du permis de navigation. Le passavant est en règle. Leurs visages se détendent un peu et l’un se risque à une question que nous entendrons de nombreuses fois par la suite : « combien coute ce bateau? ». Le prix annoncé, traduit collectivement en francs CFA les plonge dans un abime de pensées. Puis l’officier reprend ses esprits et annonce un peu timidement « Peux t’on jeter un petit coup d’oeil à l’intérieur? ». Il précise aussitôt : « un petit coup d’œil furtif« .

Cinq minutes après ils repartent, nous rendant notre stylo. Nous sommes tombés sur des fonctionnaires honnêtes. Bravo la douane sénégalaise!