En bateau, à part la chute d’un équipier en mer, il y a deux accidents que l’on redoute vraiment.

Le premier est de se faire foudroyer lors d’un orage. Au mieux, on perd son électronique de bord, au pire, c’est le feu à bord et l’abandon du bateau. On n’a jamais eu peur du vent ou de la pluie pendant le voyage. Mais les orages en revanche sont toujours des évènements inquiétants : le bruit du tonnerre, les violentes rafales, la mer qui se lève, la pluie, les éclairs. Ce sont des moments où l’on s’imagine volontiers bien à l’abri chez soi, plutôt qu’en pleine mer sur un rafiot qui vous semble soudainement bien petit.

Le deuxième, c’est de se faire percuter par un cargo ou un gros navire. Face à ces géants des mers qui font entre 100 et 200 mètres de long, on est bien peu de chose. Ne serait-ce qu’un léger frottement de leur part nous enverrait instantanément par le fond.

Et bien, avant-hier, en arrivant à Norfolk (Virginia), on a failli avoir les deux en même temps.

Arrivés à Norfolk, au sud de la baie de Chesapeake par les ICW (Intra Coastal Waterways), on observe avec curiosité les grands bâtiments militaires de la base de l’US Navy : porte-avion, sous-marin, destroyer. Le port est gigantesque. Un imposant navire de croisière « Le Carnival Glory » s’apprête à partir, probablement vers les Bahamas. Des dizaines de dauphins évoluent et jouent autour de Slowmotion alors que nous traversons la ville par le canal qui nous amène en baie de Chesapeake.

Vers 17h, le temps commence à se couvrir sérieusement. L’atmosphère est chaude. L’horizon laisse apparaitre d’impressionnantes masses nuageuses noires. Assez vite, les nuages se rapprochent, accompagnés d’épais éclairs verticaux et horizontaux. Le tonnerre commence à faire vibrer le bateau. Les enfants se blottissent les uns contre les autres. Augustin veut un câlin. Soline demande si c’est une tempête.

J’allume le radar pour estimer les dimensions de l’orage et sa distance. Sur l’appareil une tache violette opaque de 10 miles de long et 3 miles de large symbolise la densité de la perturbation. Elle est à 2,5 miles de nous et approche vite. Nous sommes à ce moment là en plein milieu du canal de sortie du port.

J’identifie à 0,5 miles à babord, une zone à 5m de fond en bordure du canal où on devrait pouvoir mouiller le temps de laisser passer l’orage. On roule le geenaker et on envoie l’ancre à la hâte alors que les premiers éclairs frappent Norfolk. On a à peine le temps de rentrer dans le bateau qu’une pluie drue s’abat sur nous. Le vent augmente rapidement en intensité : 25 noeuds, 30 noeuds, 40 noeuds … 50 noeuds (90 km/h)! . La mer est fouettée violemment par le vent. La pluie fait un vrai vacarme en frappant le pont du bateau.

En seulement quelques minutes, l’horizon se bouche complètement. Bientôt, on ne voit presque plus l’avant du bateau. Tous les repères disparaissent. Le GPS, nous indique une légère dérive de notre position initiale. Le fardage du catamaran est important et Slowmotion encaisse tant bien que mal les coups de boutoir du vent sur son ancre. Sous la force des rafales, nous dérivons cependant petit à petit vers le centre du canal.

C’est le moment que choisit le « Carnival Glory » pour sortir du port.

A l’occasion d’un ralentissement momentané de la pluie,  j’aperçois la gigantesque étrave de ce mastodonte pointée sur nous à 300m. Horreur! Impossible pour lui de nous voir au radar. L’orage brouille toute la réception. J’allume en urgence l’AIS (dispositif de positionnement GPS retransmis par radio) qui peut lui permettre de nous détecter. Je saisis la VHF et appelle vigoureusement « Carnival Glory, Carnival Glory from catamaran Slowmotion. Can you read me? ». Après un court instant, le capitaine me répond et me demande de nous déplacer car nous sommes en plein dans sa trajectoire. Son étrave est de plus en plus grosse. Je lui indique notre faible manoeuvrabilité étant à l’ancre, moteurs éteints. Devant l’urgence, il n’insiste pas et parvient à modifier in-extremis sa route dans le canal. Je ne savais pas qu’un navire de cette taille pouvait être si manœuvrant! La pluie diminue d’intensité et son entière silhouette se découvre progressivement et nous passe à coté à quelques longueurs.  Les « coast guards » appellent pour savoir si l’équipage de Slowmotion va bien.

L’orage finit par passer et le paysage reprend sa forme initiale. Nous n’avons pas finalement dérivé tant que ça. Mais nous sommes effectivement sur la partie gauche du canal à 40m de notre position initiale.

Au loin, le Carnival Glory s’éloigne placidement vers des eaux plus limpides.

Nous reprenons notre route vers Hampton.

Ce soir, au bar, c’est tournée générale.