On parle toujours de la magie du voyage, de l’excitante période de sa préparation. On ne parle jamais du retour.
La plupart des carnets de navigateurs s’arrêtent nets sur leur dernière destination. Rarement, ils évoquent les semaines qui suivent. C’est comme si l’équipage et le bateau avaient disparus corps et bien, engloutis dans le tourbillon de la vie normale.
Que se passe t’il après? Y a t’il un même un après?

Comment expliquer ce vide au retour. Cet écroulement soudain de l’univers, ce creux, cette dépression.
Comme en mer, je dois composer avec, retrouver le capitaine en moi, réduire la toile et faire face aux éléments. Je sais qu’une fois cette mer intérieure affrontée, je retrouverais la douce et chaude énergie des alizés.

J’aimerais avoir cette capacité qu’on mes enfants à s’ancrer immédiatement dans le présent pour le vivre pleinement et le savourer sans accorder plus d’importance qu’ils n’en méritent au passé et au futur. Mais l’adulte est ainsi fait qu’il réfléchit trop!

Déjà à l’approche des côtes Varoises, devant le ballet des yachts lourdement motorisés et les centaines de voiliers ancrés dans les îles d’Hyères, j’ai été envahi d’un grand sentiment que tout cela n’était que vanité. Puis les jours et semaines qui ont suivi, la futilité de différents aspects de notre vie quotidienne s’est imposée à moi comme si je me réveillais d’une grande illusion. A quoi servent toutes ces machines à la fragile sophistication qu’on essaye de nous vendre à grand renfort de publicité? A quoi bon tous ces moyens de communication, si c’est pour entendre ou voir ce que je vois? Cette consommation effrénée m’a paru comme une grande névrose obsessionnelle de la société tout entière. Une boulimie générale qui ne peut conduire qu’à un grand vomissement.

Où est cette vie simple que nous vivions en mer?

En rentrant chez nous, nous avons jeté ou donné des caisses d’objets ou de vêtements qui nous semblaient maintenant inutiles. Toutes les machines, les objets et les services aux mobiles douteux ont été sacrifiées sur l’autel d’une vie centrée sur l’essentiel.
J’ai encore le réflexe d’économiser l’eau, l’électricité, la nourriture. De considérer le téléphone et l’internet comme une ressource rare et donc à exploiter efficacement quand on y a accès.

Je suis d’une admiration béate devant cette infrastructure urbaine qui nous apporte tant de confort : des supermarchés à la nourriture abondante, de l’énergie à gogo, des services facilement accessibles. En un clic, on commande ce que l’on veut sur internet et bientôt, on le possède! Je peux acheter du fromage, de la viande! Je peux appeler pleins de gens facilement. J’ai l’eau potable courante, l’électricité à tous les étages!!
Les moyens sont là, la vie semble facile.

La question est : pour aller où?

En filigrane, derrière tout cela je vois encore le visage des enfants du Saloum, le sourire édenté de l’agriculteur cubain promenant son âne, Theresa au visage buriné par sa vie, buvant une Busch light sur le ponton de Doc’s Bait House.

Surtout, je revois la grande plaine bleue de la mer à perte de vue.

Retour à la réalité : mon équipage est toujours là!! Notre support de voyage a changé, ce n’est plus un catamaran, c’est une maison plus grande, plus confortable. Elle ne vogue pas sur l’eau, mais elle vogue sur le temps. Voilà une belle équipe et un beau vaisseau pour voyager dans la vie.

En route pour les plus belles destinations!!